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Titre : Le bourgeois et l'ouvrier. 1848.
Auteur : Jean-Pierre MOYNET (1819-1876)
Date de création : 1848
Date représentée : 1848
Lieu de Conservation : Bibliothèque nationale de France (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 10 rue de l'Abbaye. 75006 Paris. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 01-000724
D’une révolution à l’autre : 1830 et 1848
Si elle possède de multiples causes et connaît divers acteurs, la Révolution de Juillet 1830 est aussi un mouvement populaire et ouvrier. En effet, lors des Trois Glorieuses (27, 28 et 29 juillet 1830), c’est bien l’insurrection du peuple parisien composé d’artisans, de boutiquiers, d’ouvriers saisonniers, d’exclus ou de chômeurs, qui précipite la fin du règne de Charles X et de la Restauration. Mais la montée sur le trône de Louis-Philippe et l’instauration de la Monarchie de Juillet (1830-1848) apparaissent vite comme le triomphe de la bourgeoisie, qui a su confisquer la Révolution à son profit, ne répondant pas vraiment aux revendications politiques et sociales des insurgés radicaux. Alors que les Républicains sont marginalisés, les conditions de travail et d’existence des classes populaires ne s’améliorent pas durant la période. Les mouvements, grèves et insurrections se multiplient dans les années 1830, mais le régime se maintient jusqu’à la Révolution de 1848 (23, 24 et 25 février). Encore une fois, les travailleurs et les prolétaires jouent un rôle déterminant dans le succès du mouvement, qui conduit à l’établissement de la Seconde République. L’estampe a été réalisée au lendemain de cette Révolution, au début de la Seconde République, période d’hésitations et de contradictions politiques, d’ambiguïtés et d’amertume pour les ouvriers : victorieux, ils craignent de voir leurs revendications encore une fois oubliées par la classe dirigeante. D’où un fort sentiment de la nécessité de se montrer vigilant et exigeant.
Ouvrier et bourgeois : l’union des contrastes ?
Le bourgeois et l'ouvrier, 1848, est une estampe de Jean-Pierre Moynet, peintre de genre et d’architecture, dessinateur et illustrateur. Elle a probablement été réalisée peu après la Révolution de 1848. Ce type d’image est à l’époque largement diffusé, notamment parmi les ouvriers, dont beaucoup ne lisent pas ou peu. Elle représente un « dialogue » entre un ouvrier et un bourgeois. La scène se déroule dans ce qui semble être une carrière où l’on taille à la pioche (visible sur la gauche) de gros blocs de pierre dont plusieurs sont encore au sol, et qui sont ensuite empilés, formant un mur imposant sur la droite. Au centre de la composition se tient debout un ouvrier en vêtement de travail, mais aussi typique de la mode « quarante-huitarde » avec son foulard noué autour du cou. Bien campé sur ses jambes, l’homme robuste et barbu qui a momentanément laissé sa pioche et interrompu son travail, croise les bras et penche la tête, l’air revendicateur et déterminé. Il semble attendre une réponse du bourgeois auquel il adresse les mots inscrits en légende : » Voyons Bourgeois… Vous avez confisqué deux révolutions à votre profit seulement… Nous recommençons la besogne en 1848 pour que tout le monde y gagne VOUS et NOUS… Vous appelez ça être exigeants, là franchement C’EST-Y-JUSTE ». Le bourgeois élégant et glabre, en position d’infériorité, est assis sur un bloc de pierre ; il s’appuie des deux mains sur sa canne, son « outil » à lui qui porte cravate au lieu de foulard, souliers et non sabots. Au second plan, un travailleur tourne le dos à la scène, courbé sur son travail, les manches retroussées, attestant à la fois la multitude ouvrière et sa capacité au travail physique comme à la discussion politique.
Conscience et détermination ouvrières
Destinée à un large public, l’estampe transmet de manière simple, claire et directe un message politique et historique qui se veut général. L’ouvrier comme le bourgeois (désigné d’ailleurs comme « bourgeois » sans particularisation supplémentaire) sont ici des types. De même, le chantier n’a pas d’importance en lui même (d’où le fond à peine estompé). Le propos de l’ouvrier énonce une conscience de classe structurée par l’opposition entre « NOUS » et « VOUS ». Il présente aussi la version ouvrière, populaire de l’histoire récente : lors des « deux révolutions » de 1789 et de 1830, le peuple aurait assuré la « besogne » c’est-à-dire l’insurrection, mais seuls les bourgeois en auraient tiré profit, trahissant les aspirations politiques et sociales des travailleurs. Si cette "analyse" peut être nuancée, elle est en tout cas développée dans les années 1830 et 1840 par les milieux républicains les plus radicaux, et diffusée parmi les ouvriers.
L’estampe de Moynet encourage la vigilance ouvrière, le maintien de la pression sur les bourgeois et les dirigeants pour obtenir leur dû. Il est en effet question de « Justice ». La posture de l’ouvrier atteste cette exigence méfiante et informée. On sent même une certaine tension : la robustesse de l’ouvrier, le fait qu’il surplombe le bourgeois, la pioche (opposée à la canne) suggèrent la force d’insurrection en réserve, qui ne manquerait pas de s’exercer en cas de nouvelle injustice. L’ouvrier est disposé à travailler, et on voit ici qu’il ne chôme pas (travail en train de se faire, nombreux blocs entreposés) mais, plus politisé, moins docile et moins naïf, il peut interrompre son œuvre pour « discuter » fermement avec le bourgeois. Les bras, la pioche, les pierres et le mur, peuvent soit servir de fondement à la nouvelle société française, soit se muer en armes et en barricades. Toutefois, le « VOUS » et le « NOUS » peuvent encore être réunis par un « ET » : il est possible que « tous y gagnent » ensemble, à la condition exclusive que les bourgeois n’enterrent pas à nouveau les « justes » revendications ouvrières en les présentant comme trop « exigeantes ». Une telle affirmation de la nécessité et de la possibilité d’une collaboration entre ces deux classes est typique des « illusions » de 1848. La suite des événements voit d’ailleurs se confirmer les craintes, et les travailleurs échouer à défendre leurs droits, notamment lors des journées de juin qui suivent la fermeture des Ateliers nationaux. « Guerre de classes » selon Tocqueville, ces journées marquent la fin brutale de ce rêve de collaboration.
Auteur : Alexandre SUMPF
bourgeoisie - Deuxième République - ouvriers - Révolution de 1830 - Révolution de 1848
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