L'Histoire par l'image 1789-1939

L'Histoire par l'image 1789-1939
Hors-série Napoléon Bonaparte
Réunion des musées nationaux en partenariat avec la Direction générale des patrimoines

Les ateliers nationaux

Les ateliers nationaux au Champ de Mars.

© Photo RMN - Bulloz

Agrandissement - Zoom

Titre : Les ateliers nationaux au Champ de Mars.

Auteur : ANONYME
Technique et autres indications : Estampe.
Lieu de Conservation : Bibliothèque nationale de France (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 10 rue de l'Abbaye. 75006 Paris. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 02-017092


Contexte historique

Les Ateliers nationaux, « moment » de l’année 1848

A l’issue de la révolution de Février 1848, la Seconde République est établie, mettant fin à la Monarchie de Juillet (1830-1848). Alimenté par une crise économique et sociale, le mécontentement des classes populaires de Paris (qui a joué un rôle déterminant dans les événements de Février) est l’une des premières préoccupations du Gouvernement provisoire. Dès le 25 février, Louis Blanc proclame le droit au travail. Les 26 et 27 février, le ministre des Travaux public Marie ouvre les ateliers nationaux, qui emploient les ouvriers et artisans des grandes villes en chômage forcé. L’Etat entend fournir, organiser et financer le travail, et payer, voire soigner les ouvriers. Affectés le plus souvent sur divers chantiers publics, les travailleurs, par ailleurs membres de la Garde Nationale, sont regroupés militairement en escouades, brigades et compagnies. Mais le nombre de demandeurs ne cesse de croître, des hommes affluant même de toute la province. Dès le mois d’avril, plus de 100 000 inscrits sont ainsi entretenus, alors que le nombre de chantiers ne suffit plus. La victoire des Républicains conservateurs ou modérés aux élections de l’Assemblée constituante du 23 avril précipite la dissolution des ateliers nationaux, jugés inefficaces, coûteux et dangereux. Celle-ci est prononcée le 21 juin, entraînant à Paris les révoltes ouvrières et populaires du 23 au 26 Juin, réprimées dans le sang (4 000 morts et 4 000 prisonniers) par le général Cavaignac.


Analyse de l'image

Une illustration pédagogique

Les ateliers nationaux au Champ de Mars est une gravure anonyme, datant de la seconde partie du XIXe siècle, puisque les ateliers nationaux datent de 1848. L’estampe est tirée d’un ouvrage inconnu : on peut penser qu’elle illustre un texte « historique » qui décrit et explique le rôle ainsi que la signification sociale et politique de ces derniers. Largement diffusée, notamment auprès des travailleurs dont beaucoup ne lisent pas ou peu, ce genre d’images joue un rôle fondamental dans la culture politique du temps, entre histoire et édification. Ici, la représentation a une fonction « éducatrice » évidente. La scène se déroule bien sur le Champ de Mars, et l’on peut reconnaître au fond de l’image les bâtiments de l’Ecole Militaire. Un Champ de Mars nu et accidenté, en chantier puisqu’à partir de mars 1848, de grands travaux d’aménagement et de terrassement doivent l’aplanir et y permettre la plantation d’arbres. Pelles et pioches au premier plan, ainsi qu’un travailleur en train de piocher au centre de la composition, attestent la description d’un chantier public, dont l’artiste laisse deviner, à l’arrière-plan, l’ampleur par la perspective éloignée et le grand nombre d’hommes qui y travaillent.

Plusieurs groupes, souvent composés de trois personnes vêtues à la « quarante-huitarde » (foulard, ceinture de tissu, chapeau, barbe courte), attirent l’attention. A gauche, deux ouvriers (l’un allongé et l’autre assis) se reposent, buvant du vin et discutant. Derrière eux, trois hommes semblent à la fois participer aux travaux et les surveiller : deux sont munis de pelles, celui du centre est en uniforme. Bien que l’on ne discerne pas son brassard, il s’agit sans doute de l’un des « escouadiers » ou brigadiers chargé d’encadrer les groupes d’ouvriers – au nombre de 11 pour une escouade et de 55 pour une brigade. Le centre de la gravure comporte une femme venue nourrir les ouvriers, tenant son jeune enfant à la manière d’une Madone assise sur une brouette. A sa droite, on distingue trois hommes en grande discussion : celui de droite est un ouvrier, probablement responsable de la partie technique du chantier ; quant aux deux autres, habillés en « civil », ils jugent certainement de l’avancée des travaux pour en rendre compte auprès du gouvernement. Enfin, on aperçoit au second plan un homme juché sur une charrette qui harangue la foule. Cette scène de réunion politique explique la présence de trois drapeaux qui ne sont pas tricolores, mais rouges.


Interprétation

Les ateliers nationaux, une nouvelle société en chantier

La gravure résume les ateliers nationaux : fresque exhaustive, elle vise à en montrer tous les aspects. Le travail tout d’abord, puisqu’il s’agit d’un vrai chantier, où les hommes travaillent effectivement. Il s’agit de rappeler que durant leur courte existence, les ateliers ont réalisé leur mission : employer de nombreux ouvriers sur de grands chantiers publics. Le second plan figurant une masse indistincte de travailleurs suggère un certain gigantisme, qui témoigne de l’efficacité de la mesure. L’organisation du travail et des ateliers ensuite, puisque les groupes du premier plan présentent aussi ceux qui encadrent les ouvriers.

Mais les ateliers nationaux sont aussi un lieu de sociabilité, de discussion, de réunions et d’effervescence voire d’agitation politiques, bien rendus par le graveur. Les discussions semblent sérieuses et animées, et on peut penser que l’on y évoque aussi bien les travaux que la situation politique très mouvementée des premières semaines de la Seconde République. Lieu d’une prise de conscience ouvrière, les ateliers nationaux ont donné lieu à diverses expérimentations politiques et syndicales, comme la création de corporations destinées à peser sur le gouvernement. La réunion politique et ses symboles rappellent l’épisode de Février 1848, où le Champ de Mars (le lieu est hautement symbolique) fut le théâtre d’affrontements, et où, selon Lamartine, l’on préféra un temps le drapeau rouge (comme ici) au drapeau tricolore. Dans ce contexte révolutionnaire, dû aussi au fait que nombre de ces ouvriers sont des gardes nationaux chargés de défendre la République, la scène peut alors évoquer le mouvement de Mars (pour obtenir le report des élections), les discussions autour de la manifestation du 15 mai (pour s’opposer aux projets des conservateurs arrivés au pouvoir) ou encore le prélude des journées de juin : les ouvriers au travail apprennent la fermeture des ateliers et commencent de se réunir.

Les ateliers apparaissent donc comme le lieu de mouvements (des corps et des esprits) où le travail, réelle question politique, est devenu inséparable du contexte révolutionnaire, d’une prise de conscience ouvrière et d’une certaine forme de lutte sociale.

Auteur : Alexandre SUMPF


Bibliographie

  • Maurice AGULHON, Les Quarante-Huitards, Paris, Gallimard, coll. « Archives », 1975.
  • Emile THOMAS, Histoire des Ateliers Nationaux, Paris, Michel Lévy frères, 1848.
  • Philippe VIGUIER, La Seconde République, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1996.

Mots-clés

Deuxième République - drapeau rouge - Paris - Révolution de 1848 - socialisme

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