L'Histoire par l'image 1789-1939

L'Histoire par l'image 1789-1939
Hors-série Napoléon Bonaparte
Réunion des musées nationaux en partenariat avec la Direction générale des patrimoines

Le travail ouvrier au travers des cartes postales

Parfumerie Bruno Court, Grasse : triage des roses. Parfumerie Bruno Court, Grasse : triage des roses.
Roquefort (Aveyron) : piqueuses et brosseuses. Roquefort (Aveyron) : piqueuses et brosseuses.
Parfumerie Bruno Court, Grasse : triage des roses.

© MuCEM, Dist RMN / Photographe inconnu

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Titre : Parfumerie Bruno Court, Grasse : triage des roses.

Technique et autres indications : Carte postale.
Lieu de Conservation : MuCEM (Marseille) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 10 rue de l'Abbaye. 75006 Paris. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 06-529829 / CP003324

Roquefort (Aveyron) : piqueuses et brosseuses.

© MuCEM, Dist RMN / Christophe Fouin

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Titre : Roquefort (Aveyron) : piqueuses et brosseuses.

Technique et autres indications : Carte postale.
Lieu de Conservation : MuCEM (Marseille) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 10 rue de l'Abbaye. 75006 Paris. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 08-518124 / CP-006194


Contexte historique

Les cartes postales, un nouvel outil au service de la valorisation des activités et métiers traditionnels

Au début du XXe siècle, la diffusion et la vente de cartes postales connaissent un grand essor. Liées au développement du tourisme et de la publicité, elles renvoient des images « typiques » et positives des différentes régions et activités de France.

Les deux cartes postales ici étudiées Parfumerie Bruno Court, Grasse et Roquefort (Aveyron) : piqueuses et brosseuses ont manifestement été conçues dans un souci de valorisation du « local » et de ses spécificités, parmi lesquelles les activités et métiers traditionnels, que l'on pense alors en « crise ».

Ces deux cartes postales furent diffusées à des milliers d’exemplaires, à l’initiative des pouvoirs locaux mais aussi, à des degrés divers, des sociétés ici mentionnées. Dans les deux cas, il s’agit de montrer, de valoriser, de symboliser et d’assurer ainsi la promotion (pour le tourisme et la consommation) d’une « région » et d’une ville (Grasse « la capitale mondiale des parfums » et Roquefort), d’une industrie avec les hommes et femmes qui la rendent possible (la parfumerie ou la fromagerie), d’un produit (le parfum suggéré par les roses ou le fromage directement visible), mais aussi d’une entreprise (dont la mention figure en bas de la carte).


Analyse des images

Femmes et hommes au travail

Parfumerie Bruno Court, Grasse et Roquefort (Aveyron) : piqueuses et brosseuses sont des photographies anonymes du début du XXème siècle, utilisées comme carte postale. Le cliché de Parfumerie Bruno Court, Grasse est originellement en noir et blanc (ainsi que certaines cartes postales qui en sont tirées), mais il est ici coloré, ce qui donne une certaine impression d’irréalité. Et effectivement, la couleur joue ici un rôle très important, puis que le rose des fleurs, omniprésent, est très significatif dans cette scène de triage des roses. Les fleurs sont apportées par sacs dans l’atelier (l’homme au premier plan les « déverse ») puis transportées par des femmes dans de grands paniers auprès de grandes tables (opération visible au premier plan et sur la droite de l’image) où elles sont répandues, puis triées par des ouvrières assises sur des bancs de bois (deux rangées de 6 ou 7 qui se font face par table pour environ 6 tables, soit près de 90 femmes au travail). Debout, des hommes surveillent le travail entre les rangées. Le cliché joue sur la longueur de l’atelier (alignement des tables et effet de perspective) pour suggérer l’ampleur et la minutie du travail ici effectué. On peut ainsi opposer la montagne désordonnée de roses au premier plan (les fleurs occupent toute l’image, débordant presque du cadre) et le reste de l’espace plus humain et plus organisé où elles sont triées. Leur présence est progressivement moins importante (jusqu’à disparaître au fond) et plus rationalisée : si le tas déborde près des tables au premier plan, les rangées sont ensuite dégagées, les fleurs se trouvant sur les seules tables ou dans les paniers. La « matière » première est ainsi intégrée et encadrée par le travail.

Roquefort (Aveyron): piqueuses et brosseuses reste en noir et blanc. On y voit des ouvrières assurer, grâce à des machines, le piquage et le brossage des fromages transportés sur de petits chariots à roulettes. Ici aussi les (deux) seuls hommes ne semblent que surveiller le bon déroulement des opérations. Si tout se passe dans une cave traditionnelle (paroi « rocheuse » des murs et système de poutres pour soutenir le toit), l’activité est bien mécanisée. Le cliché joue de ce contraste en insistant sur la présence des machines (la brosseuse et la piqueuse), qui semblent organiser et occuper tout l’espace (voir les systèmes au plafond).


Interprétation

L'image de la tradition

De la fin du XVIIIe siècle aux années 1920, la France connaît un important essor industriel. Hausse des effectifs ouvriers, améliorations des techniques de production, de diffusion et de vente, création et organisation de nouvelles entreprises correspondent au développement de la consommation et des exportations. Si certaines activités apparaissent, beaucoup d’activités artisanales traditionnelles se modernisent.

A Grasse par exemple, les métiers liés à la parfumerie existant depuis le XVIIe siècle se développent dès la fin du XVIIIe siècle pour devenir une véritable industrie dans la seconde partie du XIXe siècle. En 1900, on recense près de 80 entreprises de parfumerie, souvent familiales. La maison Bruno Court, fondée en 1812, est l’une des plus anciennes de celles qui franchissent le cap du XXe siècle.

Le village de Roquefort (situé en Aveyron) connaît une tradition fromagère depuis l’Antiquité. En 1842, la production artisanale de Roquefort s’organise : les différents fromagers rassemblent leurs forces au sein la Société Civile des Caves Réunies. Devenue la Société Anonyme des Caves et Producteurs Réunis de Roquefort en 1881, elle œuvre à la modernisation de la production et de la distribution du fromage, dont elle développe aussi la publicité en France et à l’étranger.

Les deux images insistent différemment sur la tradition du lieu, de l’activité et du produit. Si la parfumerie a connu des évolutions techniques et chimiques, Parfumerie Bruno Court, Grasse (et toutes les cartes postales de la série) privilégient les scènes de cueillette ou de tri qui ne peuvent se faire qu’à la main. L’image évoque donc un travail immémorial où la modernité est discrète, impression paradoxalement renforcée par la coloration du cliché. A l’inverse, Roquefort (Aveyron): piqueuses et brosseuses joue sur le contraste entre une relative modernité (machines) et l’aspect plus typique et traditionnel du fromage et de la cave.

Les deux cartes montrent aussi le travail nécessaire à la confection du produit. Dans le cas du parfum, le tri est depuis toujours réservé aux femmes, qu’on pense plus capables de cet exercice qui exige soin et minutie. Le seul homme qui travaille exécute une tâche « masculine » (porter et vider le lourd sac de roses). Au-delà du pittoresque que veut suggérer la carte on devine un travail pénible, long (plus de dix heures par jour) et peu qualifié. D’ailleurs, ces femmes qui semblent plus lasses que concentrées sont surveillées, subissant la hiérarchie des hommes.

On peut faire le même constat pour les ouvrières de Roquefort (Aveyron): piqueuses et brosseuses. Autrefois manuelle, l’étape du brossage (nettoyer le fromage d’une couche de coagulation appelée le « pégot ») et du piquage (pratiquer des trous dans le fromage afin de mettre l’intérieur de celui-ci au contact avec l’air humide des caves) était le plus souvent (mais pas exclusivement) exécutée par des femmes. La mécanisation n’a pas effacé cette spécialisation, puisque les machines ne supposent pas de travaux de force, rendant même la tâche plus facile et donc plus exclusivement féminine. Les hommes ne font que surveiller ou assurer le bon fonctionnement des machines (la « mécanique » reste masculine). Ainsi la légende piqueuses et brosseuses désigne aussi bien les machines que les femmes, confondues ici dans la même fonction.

Auteur : Alexandre SUMPF


Bibliographie

  • Georges DUBY, Michelle PERROT (dir.), Histoire des femmes. Tome 4 : Le XIXe siècle, Plon, Paris, 1991.
  • Florence MONTREYNAUD, Le XXe siècle des femmes, Éditions Nathan, Paris, 1999.
  • Gérard NOIRIEL, Les Ouvriers dans la société française (XIXe-XXe siècles), Paris, Seuil, collection « Points », 1986.

Mots-clés

femmes - innovation - ouvriers

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